La classification Thibaudeau

Typographisme

Quand on pense graphisme, on imagine d’abord les formes et les couleurs. Mais l’écriture et la typographie y tiennent également une place importante. Et puis l’écriture c’est un peu du dessin non ? D’ailleurs, au sens étymologique, graphisme désigne aussi bien l’écriture que le dessin.

La typographie quant à elle, c’est l’écriture à l’aide de caractères (en bois, en plomb ou autre) comme on peut le voir en imprimerie. Typo- en grec, c’est l’empreinte que laisse ces caractères sur le papier. Ces notions sont aujourd’hui valables pour nos usages numériques.

Alors c’est vrai que le mot typographie n’est pas largement répandu. Et pourtant l’usage quotidien des ordinateurs fait que si on ne connaît pas le mot, on connaît bien ses représentants. Ils s’appellent Times New RomanComic Sans, Arial, etc. On les appelle communément polices d’écriture et il en existe une infinie variété !

Police et maintien de l’ordre

Pour s’y retrouver dans toutes ces polices, des gens bien ordonnés ont eu l’idée de les classer en familles. Les deux classifications principalement utilisées de nos jours sont celles de Francis Thibaudeau et Maximilien Vox.

On va s’arrêter dans ce blllet sur la plus simple (mais aussi la plus réductrice), la classification Thibaudeau. Typographe français, Francis Thibaudeau a fait le choix au début des années 1920 de regrouper les caractères typographiques en fonction de leurs empattements.

(On n’en a pas parlé, mais la typographie propose un jargon très étoffé qui fourmille de termes techniques que je tâcherai de détailler dans un prochain billet, notamment en ce qui concerne l’anatomie des caractères.)

Pour en revenir aux empattements, ce sont ces « dessins » qu’on trouve aux extrémités des caractères. Thibaudeau en distingue quatre sortes.

Les elzévirs

Les caractères dits elzévirs se distinguent par des empattements triangulaires. Ils tirent leur nom d’une illustre famille de typographes et imprimeurs néerlandais du XVIIe siècle, les Elzevier.

Ils sont principalement utilisés pour la lecture papier et les textes longs comme dans les magazines, les livres, les livres de poche, etc. car notre œil les connaît bien et les lit plus facilement. Ce sont des caractères à la fois classiques et élégants comme le Times, le Garamond ou le Jenson.

Les elzevirs, victime de la numérisation de notre époque, sont de moins en moins présents dans les logos. En atteste le logo Google qui abandonne ses empattements en 2015 après 18 ans de bons et loyaux services.

Les didots

Didot est un nom étroitement lié à l’histoire de l’imprimerie française. Plusieurs générations se sont succédées (graveurs, fondeurs, imprimeurs) apportant chacune son lot d’innovations. C’est Firmin Didot, qui a la demande de Napoléon en 1811, réalisera le caractère Didot. Les typographies qui s’en inspirent ensuite connaîtront un essor tout au long du XIXe siècle, marchant sur les plates-bandes des elzevirs.

Plus raffinés que ces derniers, mais aussi plus froids, les didots se font aujourd’hui discrets. On les retrouve le plus souvent associés aux secteurs du luxe et de la mode, notamment en couverture des magazines féminins.

Les égyptiennes

Plus grossières que les précédentes, ces polices arborent des empattements rectangulaires imposants et des pleins et déliés moins contrastés. Pour cause les égyptiennes connaissent leur popularité au XIXe siècle en pleine révolution industrielle, notamment en Angleterre. Elles évoquent par leur lourdeur et leur géométrie l’ère des machines.

Pour le coup, les égyptiennes ne sont pas idéales pour la rédaction de textes denses, même si certaines comme le Clarendon ont été affinées pour y parvenir. Par contre elles conviennent parfaitement pour des titres percutants. Leur principale utilisation était d’ailleurs les accroches d’affiches publicitaires qui halaient le chaland. On pense aussi aux westerns et les fameuses affiches « Wanted ». Elles se prêtent très bien à la création de logos et on les retrouve dans tous les secteurs d’activité.

Mais quel rapport avec leur nom exotique alors ? Il serait simplement dû à l’engouement de l’époque pour l’égyptologie suite au retour de Bonaparte de sa campagne d’Égypte (1798-1801), et aux inscriptions monumentales de cette époque.

Les antiques

La dernière famille selon Thibaudeau sont les antiques, qu’on appelle aussi bâton du fait de leur absence d’empattement. Ce sont les caractères les plus récents de la classification Thibaudeau puisqu’ils se démocratisent et se diversifient réellement au XXe siècle bien qu’on en trouve trace les siècles précédents.

Le caractère antique est la simplicité même, la lettre nue, ce qui le rend facilement lisible aussi bien comme titre qu’en texte dense. Il y a quelques années on préconisait les elzévirs pour la lecture papier, et les antiques pour la lecture sur écran. Mais peut-être qu’aujourd’hui nos écrans plus performants ont changé la donne ?

Quoiqu’il en soit ce sont des caractères passe-partout et dans l’ère du temps. À l’instar de Google et son nouveau logo qu’on évoquait plus haut, beaucoup de marques suivent le même chemin et adaptent leur identité graphique, pas seulement à la mode, mais à l’évolution de nos usages.

Et les autres ?

Ces quatre familles regroupent les typographies les plus utilisées par l’imprimerie au fil de l’histoire. Mais d’autres existent, pour des usages particuliers, ou ont simplement été créées plus tardivement. Il est difficile de savoir comment Thibaudeau les considèrait. Certaines sources s’en tiennent aux quatre familles énoncées alors que d’autres mentionnent une ou plusieurs catégories fourre-tout.

Parmi ces autres familles on citera :
– Les caractères manuscrits, qu’ils soient scriptscursifs ou calligraphiques,
– Les caractères fantaisistes, qu’on ne peut classer ailleurs.
– Les caractères pictographiques, qui ne représentent pas des lettres mais des dessins stylisés.

La classification Thibaudeau atteint ici ses limites, où il devient difficile de classer un nombre de polices grandissant dans quatre catégories figées. Catégories à l’intérieur desquelles on pourrait tout aussi bien créer des sous-groupes des polices s’y trouvant selon de nouveaux critères. C’est ce qu’à fait Maximilien Vox 30 ans plus tard, en 1952.

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